Big Brother a gagné

La plupart des gens ont retenu de 1984 les caméras et les micros, et paniquent à l’idée que Facebook et Google portent atteinte à leur vie privée.

Non, je ne vais pas vous parler ici de surveillance généralisée. Moi, ça, je m’en tape.

Je veux vous parler de quelque chose de bien plus terrifiant :

la novlang

La novlang : un processus de longue haleine

Petit rappel pour celui qui n’aurait pas lu 1984 : la novlang est un processus qui consiste à faire disparaître des mots naturellement présents dans une langue.

Au besoin, certains de ces mots supprimés sont remplacés par des mots purement fonctionnels, dépourvus de toute saveur et de toute profondeur.

Pour que ça passe à peu près inaperçu, ce processus a lieu sur le long terme.

Dans 1984, la novlang est aussi l’appareil de propagande médiatique qui sert à semer la confusion dans l’esprit des gens, et à donner des sens contraires aux mots fondamentaux qui servent à penser :

La guerre, c’est la paix.
La liberté, c’est l’esclavage.
L’ignorance, c’est la force.

Pourquoi la novlang est plus à craindre que la surveillance

Parce que la novlang est quelque chose de bien plus pernicieux que la surveillance.

La surveillance, on en a conscience.

On voit les caméras. On imagine très bien à quoi elles peuvent servir. On en a facilement peur et on donc leur critique apparaît assez naturellement dans le débat politique.

On voit les publicités ciblées de Facebook. On comprend très bien l’intérêt de ces entreprises de tout connaître sur nous pour permettre aux annonceurs de nous vendre des biens et services en minimisant les coûts publicitaires.

La novlang, en revanche, est un processus beaucoup plus diffus et invisible.

Elle émane de groupes d’individus et d’entreprises disparates, qui ne se sont pas spécialement mis d’accord pour la construire, mais qui tous en profitent. Je ne parle pas de complot ; simplement collusion d’intérêts.

Prenons un exemple !

Un exemple : le mot « liberté »

On conçoit souvent le mot « libre » comme l’attribut d’un individu.

D’après le Wiktionnaire, est libre le sujet :

Qui a le pouvoir de faire ce qu’il veut, d’agir ou de ne pas agir.

Alors des entrepreneurs vous adressent une pub Facebook ou Youtube pour vous proposer de « vivre libre », de « rester libre » si vous achetez leurs formations pour apprendre à générer des « revenus passifs ».

Ces « revenus passifs » peuvent avoir diverses sources :

  • la vente de formations,
  • les droits d’auteurs de livres,
  • des investissements, dans l’immobilier par exemple.

Je détaille car la forme choisie va conditionner le respect ou non de la liberté.

La liberté ne caractérise pas un individu

Il est fallacieux de dire qu’un individu est « libre ».

La liberté ne peut caractériser un individu.

Oserait-on dire d’un esclavagiste qu’il est « libre » simplement parce qu’il peut disposer de son corps ?

Non, bien-sûr !

Ses esclaves ne sont pas des hommes libres et donc on ne peut pas dire que l’esclavagiste est un « homme libre » : il est un « maître ».

La notion de liberté ne peut donc caractériser qu’une relation entre deux ou plusieurs individus. A la limite, on peut dire qu’un peuple est libre, comme George R. R. Martin le fait en parlant des « Free Men » de Braavos, qui se sont affranchis des maîtres pour vivre libres, en tant que peuple.

De la même façon, dans le logiciel libre, le mot « libre » caractérise aussi bien le créateur que l’utilisateur : tous deux ont les même libertés (utilisation, modification, distribution). Et puisque les deux parties sont égales face à cette notion de liberté, on peut dire que le logiciel en lui-même est libre, si on l’envisage non pas seulement en tant que service mais en tant que relation.

Hommes libres ou esclavagistes ?

Revenons maintenant à nos entrepreneurs : sont-ils des hommes libres ou des esclavagistes ?

Ça dépend.

La plupart vendent des formations. Pas trop de soucis ici ; on est à peut près libre d’acheter leurs infoproduits ou non.

Même si ces revenus sont souvent qualifiés de « passifs« , je préfère quant à moi les qualifier de « différés » car un livre prend énormément de temps à écrire, une formation pas mal de temps aussi à être créée et il me semble juste d’être payé en conséquence du travail effectué, du service rendu et de la valeur ajoutée. Et plus ou moins tout le monde peut faire ce genre de choses ; il ne faut pas grand chose de plus qu’un ordinateur pour ça.

En revanche, certains gourous peuvent parfois conseiller d’investir dans l’immobilier.

Et là… aïe.

Les revenus sont réellement « passifs » car posséder des logements et les louer ne peut en aucun cas être considéré comme un travail. L’argent perçu par le propriétaire ne l’est pas pour faire l’état des lieux d’entrée et de sortie. C’est un rente.

Le problème avec cette rente, c’est que l’autre partie, le locataire, n’est pas libre d’avoir ou non un toit sur sa tête. Nous vivons sous des climats froids et passer un hiver dehors, c’est la mort quasi assurée.

Les sols ne sont pas une ressource infinie, et tout terrain est la propriété de quelqu’un.

Alors comment appelle-t-on le fait d’être obligé de travailler sous peine de voir sa vie menacée ?

Bingo : être un esclave.

Maintenant comment appelle-t-on quelqu’un qui participe à un trafic d’esclave ?

Eh oui : un esclavagiste.

Pas de liberté sans égalité des libertés

Au sens mathématique, la liberté est donc une relation symétrique.

Une relation symétrique se caractérise de la façon suivante :

si
x est en relation avec y
alors
y est en relation avec x

Dans notre cas :

si
x est libre par rapport à y
alors
y est libre par rapport à x

La liberté dans la novlang

On l’a vu : le mot « libre » est très mal employé par certains, dont les objectifs sont de vendre leurs infoproduits ou leurs livres.

Mais ils ne sont pas les seuls !

Ça fait un bout de temps déjà que des groupes humains ont osé utiliser le « libéralisme » pour caractériser un système économique qui n’a rien à voir avec la liberté alors qu’il lui a pourtant emprunté son étymologie latine : liber.

Une des principales critiques à opposer au libéralisme est celle de considérer la terre et la monnaie comme des marchandises équivalentes au travail.

Je n’invente rien ici et je suis à peine subversif puisqu’on enseignait ça à tous les lycéens ayant fait une 1ère ES.

Travail, monnaie et terre…

Si on pourrait jusqu’à un certain point arguer que tous les hommes sont à peu près égaux face au travail, il n’en est rien quand il s’agit de terre et de monnaies, ressources auxquelles l’accès est généralement le privilège exclusif de certains.

La France est prétendument le pays des Droits de l’Homme et, pourtant, on ne lit pas Thomas Paine. C’est bien dommage, car il expliquait un peu ce genre de choses dans son court livre intitulé « La justice agraire ».

Soyons vigilants

Cet exemple du mot liberté n’en est qu’un parmi tant d’autres.

Macron est un avant-gardiste de la novlang.

Les procédures de mise en compétition deviennent dans sa bouche des mesures d’ « émancipation ».

Les privilégiés et les esclavagistes deviennent des « premiers de cordée ».

Et utiliser son droit de grève pour lutter pour un tout petit peu plus de juste revient à « foutre le bordel ».

Manu, finalement c’est lui notre « grand frère ».

Que ses petits copains profitent de leurs privilèges tant qu’ils peuvent, car ils ne pourront pas éternellement nous la faire à l’envers.

On va se former, arrêter de démissionner, sortir de nos léthargies et muscler nos cerveaux, devenir plus vifs d’esprit et, bientôt, on commencera à réussir à identifier en temps réel les attaques répétées qu’il assènent sur notre langue, donc sur nos consciences.

Soyons hargneux

Ne nous laissons pas faire.

Ne pardonnons pas à ceux qui travestissent notre langue française parce qu’ils ont un intérêt à le faire.

On pense avec les mots.

Et lorsque les mots disparaissent ou ne veulent plus rien dire, on ne peut plus penser.

S’il y a une leçon à tirer de 1984, c’est bien celle-là.

Mais ce sont de petits combats en regards du défit à relever sur le champ de bataille sémantique.

Préoccupons-nous de surveillance ou de neutralité du net si nous le souhaitons ; ce ne sont pas des combats inutiles, loin de là.

Prolongements