Comment avoir été premier de la classe m’a desservi dans la vraie vie

On entend parfois l’histoire de gens qui réussissent très bien dans la vraie vie après avoir été considérés comme des cancres à l’école. Aujourd’hui, je voudrais vous parler de la contraposée : un bon élève qui a échoué dans la vie. Mon histoire.

Pendant longtemps, je me suis posé la question : « comment se fait-il que j’échoue dans la vie post-bac, alors que j’étais premier de la classe au collège ».

Aujourd’hui, je vois réalise que mon échec dans la vraie vie ne s’est pas fait « malgré » mes bons débuts académiques, mais à cause d’eux. Explications.

Je me croyais travailleur… Ah bah non, en fait

Je revois encore Quentin en 6ème me dire « ouais, mais toi tu as des facilités ». J’essayais de le convaincre que « non, pas spécialement ».

J’étais persuadé que mes bons résultats étaient dus au fait que je travaillais plus, parce que j’avais envie d’avoir un « bon travail plus tard » comme on dit.

Plus de 10 ans après cette scène, j’ai passé un test de QI, dont les résultats sont bien corrélés avec la réussite académique. Oui, j’avais des facilités.

Au collège, j’étais persuadé que « travailler », c’était juste « faire les exercices » ou « apprendre sa leçon ». Il m’aura fallu des années et des années avant de comprendre que, pour la plupart des gens, « travailler ses cours » correspond à faire un effort conscient pour intégrer dans son cerveau quelque chose qui ne coule pas de source au départ.

Je n’ai alors probablement jamais vraiment « travaillé » ou « étudié » au sens où tout le monde l’entend durant mes années collège. Du coup :

Je n’ai développé Aucun sens de l’organisation

Au collège, lorsque mes camarades de classe me demandaient combien d’heures je travaillais par soir, je leur disais que je n’en savais rien ; je ne comptais pas.

C’est normal après tout : pourquoi j’aurais mis un chrono pour compléter mon texte à trous, que j’emballais probablement en 2 minutes, avant de filer regarder Stargate SG1, Charmed ou encore The Sentinel.

Je faisais tous les exercices, bien comme il fallait. Je n’ai jamais rien cherché à prioriser.

J’étais interloqué quand je regardais mes camarades de classe essayer de compter les points qu’ils devaient avoir au prochain contrôle pour avoir la moyenne en math ce trimestre. Dans ma tête je me disais : « pourquoi au lieu de passer tout ce temps à faire des calculs abracadabrantesques, il ne l’utilisent pas plutôt à réviser leurs leçons ? ».

Je comprends maintenant que mes camarades n’aiment pas réviser ; c’était un réel effort pour eux.

Je comprends aussi qu’eux ont appris quelque chose que je n’ai pas eu l’occasion d’apprendre : l’efficacité.

Dans la vie, l’efficacité consiste à choisir les bonnes actions sur lesquelles se concentrer et laisser tout le reste de côté (tant pis). Lorsqu’on est bon élève, on n’a jamais l’occasion d’apprendre à faire ça. On apprend tout, au lieu d’apprendre les notions qui nous permettraient de maximiser le nombre de points pour un minimum d’efforts.

Ce n’est pas un problème au collège ni au lycée, qui bien sûr sont des univers dans lesquels les connaissances sont bornées par les programmes scolaires.

C’est beaucoup plus problématique à la fac d’une part, mais encore plus vie d’entrepreneur, quand ton flux Facebook est rempli de gens qui veulent te vendre des formations. Ces gens connaissent le marketing, et donc savent très bien te mettre dans un état de déstabilisation cognitive, c’est-à-dire te faire prendre conscience qu’il y a quelque chose que tu ne sais pas, et que tu devrais savoir pour progresser dans tes affaires et donc dans ta vie. On se retrouve à apprendre beaucoup plus de choses que nécessaires et à être inefficace au possible, puisqu’on passe son temps à apprendre et qu’au final… on ne fait jamais rien.

Et l’échec, quand il arrive, est d’autant plus terrible qu’on n’y est pas habitué, car :

Je n’ai jamais pu me dire « au moins je suis quelqu’un de bien »

Lorsqu’on est bon élève, les parents nous complimentent et les profs nous donnent « les félicitations du conseil de classe ». D’ailleurs je me demande bien aujourd’hui pourquoi on félicite les élèves d’avoir un cerveau prédisposé pour réussir à l’école. Mais je digresse.

Bref, les compliments, c’est chouette pour l’égo… sur le moment du moins car, dans la cour de récré, être le premier de la classe n’a jamais permis de se hisser dans les hauts rangs de la coolitude.

Et donc, c’est cool sur le moment, et pendant des années c’était probablement ma principale voire mon unique source d’estime personnelle. Et ça, c’est un GROS problème.

Jamais je n’ai eu l’occasion de développer d’autres sources d’estime personnelle, ce que j’aurais probablement fait, par réflexe égotique, si j’avais eu moins de compliments pour mes performances scolaires.

Pire : je me pensais « intelligent », mais quel bien me fait toute cette intelligence si elle n’est mise au service de personne, pas même de moi ?

Aujourd’hui, concrètement, j’ai 0 € de côté. J’ai monté une micro-entreprise, et j’ai peu de clients. Je ne prospecte pas, car je suis terrifié à l’idée de décevoir les gens. Du coup je prends uniquement des missions que je suis sûr de réussir. Ça me rappelle cette citation, très judicieuse :

A l’école, tu apprends ta leçon et ensuite tu passes le test.

Dans la vraie vie, c’est l’inverse : tu passes d’abord le test, et ensuite tu en tires une leçon.

Le problème quand comme moi on fait du marketing, c’est que je ne suis pas le seul responsable du résultat obtenu. Je vends des prestations en marketing, dont les impacts ne sont pas tout le temps mesurables sur le coup. C’est un gros truc dans le marketing, la mesure du retour-sur-investissement.

Souvent, il y a peu de résultats sur le coup, et c’est alors pour moi l’équivalent d’avoir une mauvaise note. Par exemple, si je lance une campagne Facebook pour un client qui possède un e-commerce et que chaque euro dépensé en publicité n’en rapporte pas au moins un, c’est pour moi l’équivalent de ne pas avoir la moyenne. Et c’est quelque chose que je ne sais pas gérer. Je m’effondre un peu en dedans.

Oh, je ne fonds pas en larmes devant mon tableau Excel (faut pas déconner !), mais je me remets beaucoup en question. Je me dis que je ne suis pas si intelligent que ça, finalement. Je n’arrive même pas à faire fonctionner de simples campagnes Facebook ! Le problème, c’est que :

Je gère hyper mal l’échec

J’ai ce qui s’appelle une « théorie de l’intelligence fixe ».

Ça, c’est un concept développé par une nana qui s’appelle Carol Dweck.

Avoir une théorie de l’intelligence fixe, c’est penser que notre intelligence est quelque chose de figé, donné à la naissance.

C’est une notion finalement assez répandue, puisqu’on parle de « surdoués » pour qualifier les gens qui, comme moi, sont capable d’avoir plus de 130 points lorsqu’ils passent un test de QI.

On sait aujourd’hui que l’intelligence est en partie déterminée dès la naissance. Si mes souvenirs sont bons, on ne sait pas encore exactement qui des facteurs génétiques ou de l’environnement intra-utérin influe le plus sur le nombre de connexions dans le cerveau d’un nourrisson.

L’intelligence peut se moduler beaucoup en fonction de ce qu’on fait de sa vie au quotidien. On a beau dire que les gens qui consomment du cannabis ont le cerveau plus connecté, allez parler à quelqu’un qui fume du shit au quotidien… il y a peu de chances que vous le trouviez très brillant. On peut beaucoup perdre en intelligence en malmenant son cerveau.

A contrario, quelqu’un qui a une vie intellectuelle stimulante continuera à créer des connexions dans son cerveau pendant longtemps.

Mais là n’est pas la question.

Ce qui est important dans ce que dit Carol Dweck, ce n’est pas de savoir si l’intelligence est figée ou pas, c’est ce que pensent les individus de leur propre intelligence :

Certains pensent que leurs réussites sont basées sur une capacité innée ; ils sont considérés comme ayant une théorie de l’intelligence « fixe ». D’autres, qui pensent que leurs réussites sont basées sur le dur labeur et l’apprentissage, sont considérés comme ayant une théorie de l’apprentissage « de développement », ou « incrémentale ». (Wikipédia)

Ce que les individus pensent de leur intelligence a des conséquences a sur leur relation à l’échec :

Les individus à l’état d’esprit fixe craignent l’échec car il constitue une affirmation négative par rapport à leurs capacités de base, alors que les individus avec un état d’esprit de développement ne se soucient pas tant de l’échec car ils prennent conscience que leur performance peut être améliorée.

La façon dont une personne gère l’échec influe beaucoup sur sa vie :

l’état d’esprit de développement permet de vivre une vie moins stressante et plus accomplie.

et donc il vaut mieux avoir les « encouragements du conseil de classe » que les « félicitations du conseil de classe » :

Par exemple, les enfants que l’on complimente par des affirmations comme « excellent, tu es très intelligent » sont beaucoup plus susceptibles de développer un état d’esprit fixe, alors que ceux à qui l’on dit « excellent, tu as fait tout ton possible » sont susceptibles de développer un état d’esprit de développement

Je dirais même qu’il est important d’apprendre à échouer, et à gérer l’échec tôt dans la vie.

Et de croire qu’on peut progresser.

Cette histoire d’intelligence en développement, c’est comme le concept de libre-arbitre, au final. L’important n’est pas que ce soit vrai (ou pas) ; l’important, c’est qu’on vit plus heureux en y croyant.

Pourquoi c’est important

Au final, moi je m’en sors plutôt bien (vu que je suis toujours là).

En revanche, quand je pense au 4 jeunes filles qui étaient dans la classe de 1ère S de ma petite sœur, et qui ont tour à tour fait chacune une tentative de suicide cette année là, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la façon dont la société nous pousse à la réussite scolaire, qui est finalement un pauvre indicateur de la réussite sociale finale, probablement bien plus corrélée à la réussite sociale des parents.

C’est absurde, et ça serait presque drôle, s’il n’y avait pas des adolescents et des jeunes adultes qui laissaient leur vie chaque année sur le bord du chemin des parcours scolaires.

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