Quand peut-on traiter quelqu’un d’assisté ?

Repas de famille.

JF arrive avec sa Tesla.

Direct autour des morceaux de melon et de l’houmous que j’ai préparé, il commence à cracher cash sur son frère Nico, cet « assisté ».

« Moi je suis contre l’assistanat. »

« On devrait avoir le droit à 5 ans maximum de chômage dans une vie ; comme ça les gens feraient attention à économiser leurs droits, plutôt que de profiter du chômage tant qu’il y ont le droit. »

Moi, je ne dis rien ; je ronge mon frein.

Je suis allocataire RSA, tandis que ma mère, qui se trouve dans la pièce d’à côté, est encore au chômage ce mois-ci, et va demander une allocation spécifique le mois prochain.

Je ne dis rien, parce que je sais comment ça pourrait finir, que je ne veux pas réagir à ses provocations, et pourrir l’ambiance d’un repas de famille qui, nonobstant les propos infatués du cousin de ma mère, s’annonce plutôt réjouissant.

Je suis très sensible à l’injustice, donc tout ce que je pourrais dire aurait rapidement une grosse charge émotionnelle. Je m’emporterais, et perdrais très rapidement la quelconque crédibilité que de toutes façons je n’ai même pas de base, moi le petit branleur empêcheur-de-tourner-en-rond, le presque-Tanguy qui, à déjà 28 ans, est encore rempli de teenage angst.

Et ça ne servirait à rien. Je préfère ravaler ma salive et garder mon énergie pour écrire OKLM un article dans lequel j’aurai le temps de poser mes idées sans avoir en face un interlocuteur qui m’avancerait des arguments dont l’absence totale de logique me laisserait pantois, comme ça arrive souvent quand on est mis face à une personne qui 1) manque de jugeote ou 2) manque de connaissances ou 3) est de mauvaise foi.

Et je ne veux pas savoir à quelle catégorie appartient JF. Et puis, je n’ai rien contre ce mec en tant que personne. Je le trouve même plutôt sympa, à vrai dire. Simplement, je sais qu’on ne peut pas faire changer quelqu’un d’avis en un repas.

Le repas se passe bien pour tout le monde, et pour moi il se passe mais, les jours qui suivent, je n’arrive pas à me sortir de la tête les discours de JF.

Je me demande :

  • c’est quoi un assisté ?
  • suis-je un assisté ? 
  • quand arrêterai-je d’être un assisté ?
  • et mille autres choses…

JF a utilisé ce terme pour parler de son frère Nico, et non pas de moi ni de ma mère mais, concrètement, il aurait aussi pu tout aussi bien le faire, puisque nous sommes tous les trois à peu près dans la même situation.

J’en parle à mon amie Marion, qui me fait cette réflexion très pertinente :

« moi j’ai peut-être été au RSA un moment, mais eux, on ne sait pas combien vont nous coûter leurs cancers »

Je ne sais pas si JF a plus de risques que moi d’avoir le cancer. Il fume des Marlboro, donc c’est bien possible.

Mais Marion marque un point, en ce sens que : on ne peut pas savoir qui est un assisté.

Car, si actuellement JF paye des cotisations sociales, tandis que son frère Nico en touche… qui nous dit que, dans quelques années, Nico n’aura pas un travail très bien payé, aura rapidement « remboursé » tout ce qu’il a perçu en allocations diverses, tandis que JF coûtera cher à la sécurité sociale car il faudra payer des frais énormes d’oncologie pour essayer de soigner son cancer du poumon (et les rechutes) ?

Personne ne peut prédire l’avenir.

Le seul moment où on pourra juger qui de JF ou de Nico aura été un assisté, c’est quand ils seront tous les deux morts.

A ce moment là, et pas avant, on pourra faire les comptes.

Car si on sait ce que JF fait de ses journées (il achète des terrains, les revend avec une maison construite dessus, et une plu-value dans sa poche) on ne sait pas en revanche ce que fait Nico.

Il pourrait très bien être sur un projet de très longue haleine qui va révolutionner un secteur d’activité. Dans le documentaire Indie Game: The Movie, on voit Jonathan Blow travailler sur Braid et nous expliquer qu’il a successivement commencé et abandonné des dizaines de prototypes pendant 20 ans, avant de trouver un projet qui lui tienne suffisamment à cœur. Pendant 20 ans, Jonathan Blow vivait quasi sans ressources. En 2008, quand Braid est sorti sur XBox, Jonathan est devenu multi-millionaire « du jour au lendemain » (il y avait quand même 20 ans de travail derrière). Et on dit de lui qu’il est un de ceux qui a donné vie au jeu vidéo indépendant.

Je ne sais pas comment Nico occupe son temps.

Il me semble qu’il fait un peu de militantisme ; il a dû aller à Notre-Dames-des-Landes deux ou trois fois. Nico ne sera probablement pas millionaire comme Jonathan Blow. Mais, franchement, entre Nico qui a lutté contre la construction d’un aéroport, et JF qui a contribué à une occupation toujours plus grande des sols, si je devais juger lequel de deux a le plus contribué à la société, mon choix irait clairement à celui qui pose des actions en faveur de l’écologie.

JF peut dormir tranquille la nuit en se disant que sa Tesla électrique est écolo, en se posant des œillères aux bons endroits pour ne pas voir l’impact écologique énorme de la construction de n’importe quelle nouvelle voiture.

Il dort tranquille aussi en croyant que sa petite fortune est bien à l’abri dans les coffres de sa banque parce qu’on lui a expliqué que la valeur ses euros était garantie par un gros stock d’or quelque part et qu’il a pris ça pour argent comptant.

Je lui offrirai un manuel d’introduction à l’économie un de ces quatre.

En attendant, j’arrête ici l’écriture de ce billet. J’ai pas que ça à foutre moi : il faut que j’aille à la plage lancer le frisbee avec Nico.

(un autre Nico)

Prolongements

L’Effet Dunning-Kruger qui explique la citation de Bertrand Russel :

« Le problème avec le monde, c’est que les gens intelligents sont pleins de doutes tandis que les plus stupides sont pleins de confiance…«

Une étude sortie début 2018 qui met à bas l’idée de la possibilité d’une méritocratie dans une société libérale :

If you’re so smart, why aren’t you rich? Turns out it’s just chance

Trailer du film Indie Game: The Movie dans lequel apparaît Jonathan Blow, le créateur de Braid :

Les gens les mieux payés sont généralement ceux qui contribuent le moins :